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Abdelwahab Doukkali, ou la noblesse d’un Maroc qui chante ... 16


Abdelwahab Doukkali, ou la noblesse d’un Maroc qui chante ...

**Abdelwahab Doukkali, ou la noblesse d’un Maroc qui chante encore ; qui chante depuis toujours et qui chantera pour toujours.** Il y a des artistes que l’on admire. Et puis il y a ceux que l’on aime profondément, parce qu’ils finissent par faire partie de notre propre mémoire intime, de nous-mêmes simplement. Abdelwahab Doukkali appartenait et appartiendra jusqu’au dernier souffle à cette catégorie rarissime pour de nombreuses personnes parmi nous. Avec sa disparition, le Maroc perd davantage qu’un immense chanteur. Il perd une voix de civilisation. Une manière d’être marocain avec élégance, profondeur, pudeur et grandeur. Il avait une façon unique de faire dialoguer la modernité et l’âme de cet Occident qu’est le Maroc avec l’Orient dit arabe, sans jamais trahir ni l’un ni l’autre. Doukkali n’était pas seulement un interprète. Il était un fin architecte de l’émotion. Chez lui, chaque note semblait réfléchie, habitée, presque méditée. Il chantait comme on raconte une blessure noble, un amour sincère, une douleur brûlante, une nostalgie doucereuse, avec cette retenue qui caractérisait les grands artistes de sa génération. Ceux qui savaient que la puissance ne réside pas dans l’excès, mais dans la maîtrise et la sincérité. Je garderai toujours en mémoire un moment d’une rare intensité humaine. Un soir, presque intimement, il me chanta *أغار عليك* (« Je suis jalouse »). Peu d’artistes pouvaient donner à cette œuvre une telle profondeur émotionnelle. Il était étonné que je connusse une telle œuvre, très peu programmée. Chez un autre, cette chanson aurait été simplement belle. Chez Doukkali, elle devenait un vertige sentimental. Il me raconta comment, sur la route de retour de Marrakech vers Casablanca, un jour, il eut le génie d’ajouter un mot à un si beau poème dont il ne savait quoi faire. Un petit mot ajouté à des paroles dites par une femme… *قالت* (« Elle a dit »). Ainsi, il s’était donné le droit de chanter la jalousie à la limite de la folie ; l’obsession dont seules les femmes ont le secret, transformant ainsi une douleur en romance sublimée. Sa voix ne chantait pas seulement les mots. Elle leur donnait une seconde vie, la vie façon Abdelwahab Doukkali. Et comment ne pas évoquer cette autre prouesse artistique, celle d’avoir sublimé *مرسول الحب* (« Marsoul L’hob ») ? Tayeb Laalej était il conscient de ce qu'allait devenir les paroles qu'il avait composé dans sa voiture... Beaucoup interprètent, beaucoup composent, nombreux chantent. Peu améliorent la note, le mot, la mélodie, l’émotion. Doukkali le faisait avec cette intelligence musicale qui n’appartient qu’aux très grands. Il comprenait instinctivement où placer la respiration, où suspendre le silence, où laisser l’orchestre s’effacer devant l’émotion pure, où mettre un mot, esquisser un sourire, interpeller le public. C’est cela, le génie. Le Maroc moderne doit énormément à des hommes comme Abdelwahab Doukkali. Une génération qui a porté la culture marocaine dans tout le monde arabe et au-delà. Un jour, il s’est retrouvé à chanter en français… Allez lui demander pourquoi il chanta *Je suis jaloux* avec dignité et raffinement. Cette génération qui produisait des artistes cultivés, élégants, enracinés et universels à la fois n’est presque plus… Maudite soit cette année qui nous a pris Belkhayate et Doukkali… Merci à Fès de nous avoir donné ces deux-là et tant d’autres… Aujourd’hui, en écoutant de nouveau ses chansons, on mesure aussi ce que notre époque a perdu : la patience artistique, le choix de la poésie et du verbe, le respect du public, le culte du travail bien fait. Abdelwahab Doukkali appartenait à ce temps où la chanson marocaine était une œuvre et non un produit. Sa disparition provoque une immense tristesse chez tous ceux qui l’ont connu, aimé ou simplement écouté un jour avec le cœur. Mais les grands artistes ont cette victoire mystérieuse sur la mort : ils continuent d’habiter nos vies, longtemps après leur départ. Tant qu’au Maroc une voix fredonnera *أغار عليك*, tant qu’un amoureux blessé découvrira *كان يا ما كان*, Abdelwahab Doukkali ne quittera jamais vraiment ce pays. Fou amoureux de cette terre, il y aura construit à jamais une muraille… Celle du goût fin avec *ما أنا إلا بشر* (« Je ne suis qu’un humain »). Voilà Doukkali parti retrouver des amis : Tayeb Laalej, Nizar Qabbani, Abderrahim Sekkat, Ahmed Chajai, Lamghari, Abdelhay Skalli, Mohamed Fouiteh, Abdelhadi Belkhayate, Naima Samih. Les autres me pardonneront de ne pas les avoir cités. En ce moment de douleur c'est un peu compliqué. Ce soir Oum Kaltoum, Farid El Atrach, Abdelhalim Hafid, El Mouji, Baligh Hamdi, Mohamed Abdelwahab, Riad Sounbati...lui souhaiteront la bienvenue. Les artistes de cette trempe ne meurent pas. Ils deviennent mémoire nationale. En bons musulmans, disons simplement : « Nous sommes à Dieu et à Lui nous retournons », et prions. Prions pour que Doukkali repose en paix. Ceux qui passeront non loin de sa tombe l’entendront sûrement fredonner telle ou telle chanson qu’ils adorent de lui.

Abdelwahab Doukkali, ou la noblesse d’un Maroc qui chante ...

**Abdelwahab Doukkali, ou la noblesse d’un Maroc qui chante encore ; qui chante depuis toujours et qui chantera pour toujours.** Il y a des artistes que l’on admire. Et puis il y a ceux que l’on aime profondément, parce qu’ils finissent par faire partie de notre propre mémoire intime, de nous-mêmes simplement. Abdelwahab Doukkali appartenait et appartiendra jusqu’au dernier souffle à cette catégorie rarissime pour de nombreuses personnes parmi nous. Avec sa disparition, le Maroc perd davantage qu’un immense chanteur. Il perd une voix de civilisation. Une manière d’être marocain avec élégance, profondeur, pudeur et grandeur. Il avait une façon unique de faire dialoguer la modernité et l’âme de cet Occident qu’est le Maroc avec l’Orient dit arabe, sans jamais trahir ni l’un ni l’autre. Doukkali n’était pas seulement un interprète. Il était un fin architecte de l’émotion. Chez lui, chaque note semblait réfléchie, habitée, presque méditée. Il chantait comme on raconte une blessure noble, un amour sincère, une douleur brûlante, une nostalgie doucereuse, avec cette retenue qui caractérisait les grands artistes de sa génération. Ceux qui savaient que la puissance ne réside pas dans l’excès, mais dans la maîtrise et la sincérité. Je garderai toujours en mémoire un moment d’une rare intensité humaine. Un soir, presque intimement, il me chanta *أغار عليك* (« Je suis jalouse »). Peu d’artistes pouvaient donner à cette œuvre une telle profondeur émotionnelle. Il était étonné que je connusse une telle œuvre, très peu programmée. Chez un autre, cette chanson aurait été simplement belle. Chez Doukkali, elle devenait un vertige sentimental. Il me raconta comment, sur la route de retour de Marrakech vers Casablanca, un jour, il eut le génie d’ajouter un mot à un si beau poème dont il ne savait quoi faire. Un petit mot ajouté à des paroles dites par une femme… *قالت* (« Elle a dit »). Ainsi, il s’était donné le droit de chanter la jalousie à la limite de la folie ; l’obsession dont seules les femmes ont le secret, transformant ainsi une douleur en romance sublimée. Sa voix ne chantait pas seulement les mots. Elle leur donnait une seconde vie, la vie façon Abdelwahab Doukkali. Et comment ne pas évoquer cette autre prouesse artistique, celle d’avoir sublimé *مرسول الحب* (« Marsoul L’hob ») ? Tayeb Laalej était il conscient de ce qu'allait devenir les paroles qu'il avait composé dans sa voiture... Beaucoup interprètent, beaucoup composent, nombreux chantent. Peu améliorent la note, le mot, la mélodie, l’émotion. Doukkali le faisait avec cette intelligence musicale qui n’appartient qu’aux très grands. Il comprenait instinctivement où placer la respiration, où suspendre le silence, où laisser l’orchestre s’effacer devant l’émotion pure, où mettre un mot, esquisser un sourire, interpeller le public. C’est cela, le génie. Le Maroc moderne doit énormément à des hommes comme Abdelwahab Doukkali. Une génération qui a porté la culture marocaine dans tout le monde arabe et au-delà. Un jour, il s’est retrouvé à chanter en français… Allez lui demander pourquoi il chanta *Je suis jaloux* avec dignité et raffinement. Cette génération qui produisait des artistes cultivés, élégants, enracinés et universels à la fois n’est presque plus… Maudite soit cette année qui nous a pris Belkhayate et Doukkali… Merci à Fès de nous avoir donné ces deux-là et tant d’autres… Aujourd’hui, en écoutant de nouveau ses chansons, on mesure aussi ce que notre époque a perdu : la patience artistique, le choix de la poésie et du verbe, le respect du public, le culte du travail bien fait. Abdelwahab Doukkali appartenait à ce temps où la chanson marocaine était une œuvre et non un produit. Sa disparition provoque une immense tristesse chez tous ceux qui l’ont connu, aimé ou simplement écouté un jour avec le cœur. Mais les grands artistes ont cette victoire mystérieuse sur la mort : ils continuent d’habiter nos vies, longtemps après leur départ. Tant qu’au Maroc une voix fredonnera *أغار عليك*, tant qu’un amoureux blessé découvrira *كان يا ما كان*, Abdelwahab Doukkali ne quittera jamais vraiment ce pays. Fou amoureux de cette terre, il y aura construit à jamais une muraille… Celle du goût fin avec *ما أنا إلا بشر* (« Je ne suis qu’un humain »). Voilà Doukkali parti retrouver des amis : Tayeb Laalej, Nizar Qabbani, Abderrahim Sekkat, Ahmed Chajai, Lamghari, Abdelhay Skalli, Mohamed Fouiteh, Abdelhadi Belkhayate, Naima Samih. Les autres me pardonneront de ne pas les avoir cités. En ce moment de douleur c'est un peu compliqué. Ce soir Oum Kaltoum, Farid El Atrach, Abdelhalim Hafid, El Mouji, Baligh Hamdi, Mohamed Abdelwahab...lui souhaiteront la bienvenue. Les artistes de cette trempe ne meurent pas. Ils deviennent mémoire nationale. En bons musulmans, disons simplement : « Nous sommes à Dieu et à Lui nous retournons », et prions. Prions pour que Doukkali repose en paix. Ceux qui passeront non loin de sa tombe l’entendront sûrement fredonner telle ou telle chanson qu’ils adorent de lui.